Ce n’est pas tout à fait de stratégie dont je voudrais parler aujourd’hui, mais plus de la vie en général du joueur de poker, son ressenti, son mental, sa façon de percevoir les choses, et plus particulièrement dans cet article, son rapport à l’argent.
L’argent est clairement omniprésent dans le milieu du poker. Quand on joue soi-même aux tables, on voit s’échanger à chaque instant des centaines d’euros entre les joueurs. À l’échelle d’une room, ce sont chaque jour des millions d’euros qui vont de la poche de certains dans la poche d’autres, puis reviennent, et ainsi de suite, un petit pourcentage étant prélevé à chaque échange pour que la room puisse gagner sa vie. À une échelle internationale, ce sont chaque année des milliards de dollars qui sont brassés dans le seul milieu du poker. C’est dire à quel point l’argent y a une place cruciale, pour un simple jeu, contrairement par exemple aux échecs, qui est un jeu au moins aussi riche au niveau de la stratégie, mais où un bon joueur ne gagnera rien (financièrement parlant), et un grand Maître fera pâle figure comparé aux gains des plus grands gagnants au poker. Ce n’est probablement pas sans raison si on retrouve chez les joueurs de poker de nombreux anciens champions d’échecs.
Mais passons, ce n’est pas tout à fait le sujet que j’aimerais aborder. Je voudrais parler du rapport qu’entretien un joueur de poker avec l’argent et parler de ma propre expérience. J’ai reçu une éducation où on m’a dit que jouer de l’argent c’était très mal (comme boire de l’alcool), qu’il ne fallait absolument jamais le faire, et c’était suffisamment ancré dans mon esprit pour avoir une image très négative de tous les gens qui soit allaient dans les casinos (bien qu’en voyant des films à ce sujet, c’était assez tentant), où ceux qui achetaient des tickets à gratter et ce genre de trucs. A priori, je n’étais pas vraiment prédestiné à jouer de l’argent au poker. Pourtant, on m’a appris à jouer au poker (on m’a appris les règles plutôt :p), et je suis rapidement tombé sur une room de poker à jouer en virtuel, sur Everest Poker au début.
Je m’y amusais comme n’importe quel autre jeu, mais j’avais bien remarqué qu’il était possible d’y jouer de l’argent. J’étais tout de même très réticent puisque pour moi, ce genre de choses sur internet était à l’image de tous les casinos en ligne qu’on voyait dans les pop-ups intrusifs plein de virus etc etc… Néanmoins, sur Everest, on pouvait jouer des tournois SnG Shasta, en Limit, 9 joueurs, avec 0.05 pour le 1er, 0.03 pour le 2e et 0.02 pour le 3e. Autrement dit rien, mais l’idée avait germé dans mon esprit de les jouer. Je l’ai fait et j’ai même réussi à gagner quelques euros au final (vite reperdus bien sûr !).
Toutefois, en parallèle, je regardais sur internet comment améliorer mes skills, et c’est de cette manière que j’ai découvert PokerStrategy.com et leur offre des 50$ gratuits. En effet, comme beaucoup de gens, absolument jamais je n’aurais investi de ma propre poche de l’argent dans le poker, c’était absolument hors de question. Mais là, c’était 50$ gratuits, j’ai donc essayé, et j’ai gagné un petit peu d’argent.
J’étais donc déjà passé de l’individu méprisant les jeux d’argent à celui tenté par une offre gratuite pour jouer de l’argent.
Pendant longtemps, je suis resté mauvais, sans travailler mon jeu, à stagner avec ma mini bankroll à 3 voire 2 chiffres. C’est seulement en 2010, quelques mois avant la régulation du marché, que j’avais commencé à bosser mes skills en SnG, puis après la régulation, en Cash Game. J’avais alors gagné un peu d’argent, pas beaucoup, mais j’avais suffisamment retiré pour pouvoir me dire « si je dépose de l’argent maintenant, ce n’est pas comme si c’était mon propre argent étant donné que j’en ai déjà gagné avec le poker ». J’ai donc tout naturellement fait un dépôt en arrivant sur les rooms françaises. Nouveau cap, je suis devenu un joueur pour qui déposer de l’argent sur une room de poker n’était plus un problème. Peu à peu, j’ai eu un comportement face à l’argent qui était de moins en moins prudent.
Néanmoins, j’ai fait fructifier ma bankroll doucement, sans dépasser les 500-600 euros, que j’ai cash-out par la suite, puis c’est seulement en mars 2011, lors de l’ouverture de ce blog, que j’ai réellement commencé à grinder sérieusement les limites en travaillant vraiment dur. Je suis alors monté à près de 1800€ de bankroll, que j’ai cash-out, et en janvier, j’ai directement recash-in 700€. 700€, c’est une sacrée somme pour un étudiant, on ne dépense pas ça comme ça sur un coup de tête. Et je préfère ne pas imaginer la tête de mon entourage si je vais leur annoncer sans détour que « j’ai déposé 700€ pour jouer de l’argent ». Pourtant, ce qui m’aurait semblé inimaginable quelques années plus tôt s’est passé, et ça ne me dérange aucunement. Simplement, étant autrefois plutôt anti-jeux d’argent, je suis passé à consommateur régulier de jeux d’argent, retirant et injectant des sommes « importantes » (importantes surtout dans le contexte où je suis étudiant sans revenu, outre quelques cours particuliers).
Cette expérience a aussi complètement changé mon rapport à l’argent dans la vie de tous les jours. Je raconte brièvement ma vie pour placer le contexte : Depuis 2008, je suis étudiant et j’ai la chance d’avoir des parents qui me paient la location de mon studio et me versent chaque mois un peu plus de 300€ pour que je puisse m’en mettre plein la panse modulo les frais habituels que n’importe qui a. Bref, au début, cette somme me permettait de vivre tranquillement, sans faire d’achat supplémentaire inutile, me permettant de faire mes courses sans avoir besoin de tout calculer comme pour un budget serré, et je ne faisais clairement pas d’excès. Il m’arrivait toutefois d’arriver à économiser un peu, et de m’offrir un petit quelque chose, je pense notamment à cette fois-là où je m’étais acheté un stylo plume dans les 50€ (je suis assez fan des plumes). C’était une grosse dépense pour moi, et j’y avais longuement réfléchi avant, j’avais laissé l’idée mûrir dans ma tête plusieurs semaines pour être sûr.
Un an et demi plus tard et quelques dizaines de milliers de mains de poker plus tard, je me suis acheté un stylo plume à 200€ en prenant beaucoup moins de temps de réflexion. À l’époque, ça m’avait choqué, parce que j’étais tout à fait conscient de la différence d’attitude (en fait, c’est justement me rendre compte de ça qui m’a fait me rendre compte de l’évolution de mon rapport à l’argent). Le fait de manipuler régulièrement de l’argent aux tables de poker et d’en avoir gagner m’avait rendu beaucoup moins prudent dans mes dépenses. C’est encore pire aujourd’hui. J’ai l’habitude d’avoir devant moi des tables où j’ai facilement 200€ en jeu au total. Chaque jour, je gagne ou perd des 50€ voire plus par fois, j’ai des ups & downs de plusieurs centaines d’euros chaque semaine. C’est avec cette expérience, et cette habitude, que je suis aujourd’hui beaucoup plus désinhibé face à l’argent. Acheter un bouquin à 40€ ? Bah, il a l’air plutôt cool ce bouquin, allez hop ! Jamais ça ne se serait passé de cette manière il y a deux ans. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Je dépense certes plus, mais pas plus que ce que je gagne, je ne tombe pas non plus dans l’achat compulsif (peut-être un peu pour les bouquins, j’en lis cinq en même temps en ce moment, mais je pense qu’un bouquin n’est jamais perdu :p), et je tiens régulièrement et sagement mes comptes.

Parce que j'aime bien le petit Nicolas
Il existe un côté très positif à ça. C’est la situation directement sur les tables. Dans l’idéal, on doit justement être au maximum désinhibé pour ne pas être influencé par les gains ou pertes de sommes d’argent qui nous paraissent importantes. Si on est affecté par la perte de deux ou trois caves à notre limite, alors notre jeu va s’en ressentir, ce qui est forcément mauvais pour notre bankroll. Il est donc conseillé aux joueurs d’essayer au maximum de se désinhiber au maximum face à l’argent manipulé. Souvent, les joueurs répondent « Hein ? Oui je suis d’accord, mais je fais comment ? », mais ils n’obtiennent que rarement (jamais ?) de réponse satisfaisante. Parfois, on leur dit « Raisonne en big blind et non en euro ! », mais c’est plus facile qu’à faire. Ce sont des euros qui s’affichent à la table, et non des bigs blinds. Mais, je serai rassurant, je peux vous assurer que ça vient tout simplement avec la pratique. On est toujours un peu scared money quand on arrive sur une limite, et c’est tout à fait normal, puisqu’on manipule des montants qui sont en général le double de ce qu’on manipulait avant. Il faut des milliers de mains avant de s’habituer. D’ailleurs, ça explique en partie un échec d’un shoot à une limite supérieure. Même si on ne s’en rend pas compte, notre jeu est souvent affecté par ce ressenti face à cet argent. Si on perd trois caves en une session à la limite supérieure de celle habituelle, ça correspond à six de d’habitude, et c’est beaucoup, ça fait mal là où ça passe.
Aujourd’hui, j’en suis à près de 200 000 mains jouées depuis mars 2011, et je peux vous assurer que les montants que je manipule en ce moment en NL25 ne m’affectent vraiment plus. Ce qui va plutôt m’affecter, ce sera plutôt des sessions comme ce matin, avec des tables ultra fishy (sérieusement, je n’avais jamais vu ça, plus de 40% de vpip moyen par table sur 6 tables en même temps), et malgré ça, je finis une cave en négatif, et en plus, j’ai fait des bêtises. Ça, ça m’affecte, parce que j’ai été stupide. Mais la perte d’une cave, on s’en fout !
Voilà, ce sera tout pour aujourd’hui. Je voulais partager mon expérience et mon point de vue sur ce sujet assez sensible. C’est aussi à cause de l’argent que le poker est un jeu sujet à l’addiction. Ce jeu m’a énormément désensibilisé face à l’argent.